INTERVIEW BEZIAN - Angoulême 2006
Alors pour commencer, peut-on savoir comment vous avez été amené a travailler sur Donjon ?
En répondant au téléphone quand Lewis m’a appelé pour me le proposer ! En dehors du fait que je lui ai dit que je ne pouvais pas lui répondre tout de suite étant donné que je travaillais sur ce qui est devenu
Ne touchez à rien (NDM : chez Albin Michel) qui m’a pris quand même 3 ans de boulot, je lui ai dit « oui oui, je suis tout à fait partant pour ce genre de paris d’ivrognes ! »
Votre dessin très personnel et particulièrement torturé convient parfaitement à l’époque sombre où se déroule Des soldats d’honneur : est-ce une requête de votre part d’hériter d’une histoire plutôt inscrite dans la période Crépuscule ou un choix des auteurs ?
Non non non ! J’ai rien demandé du tout ! Ca, c’est un postulat, qu’il faut mettre dès le départ, je n’ai RIEN demandé du tout : je me suis vu arriver la chose et j’ai fait en fonction de.
Mais avant de vous lancer dans cet album, vous suiviez la série, ou bien vous l’avez surtout découverte à ce moment-là ?
Je connaissais, au moins de réputation comme tout le monde ; j’en avais lu quelques uns mais je dois bien avouer que je n’avais pas lu la série totale : j’ai dû le faire après coup pour arriver à me repérer un temps soit peu, même si j’ai écopé d’une époque où tout le monde est mort, ou presque : je n’étais tributaire de presque rien de préexistant.
Précisément, comment avez-vous appréhendé cette absence de références sur lesquelles vous appuyer ?
C’est une des armes à double tranchant dont j’ai hérité, c'est-à-dire que j’avais une telle liberté qu’il a fallu que je me trouve deux trois contraintes de tous ordres pour resserrer un peu les bornes et ne pas me retrouver avec un truc tout blanc, comme l’était le découpage d’ailleurs : j’avais le texte au mot près, à la virgule près, que j’ai rigoureusement respecté à l’exception de deux-trois rectifications pour des phrases que je trouvais pas claires ou bizarrement rédigées. Mais en fait pour le reste, visuellement, tout était blanc. Chacun m’a dit «
tu fais comme tu veux » !
Cette réponse, vous l’avez prise avec enthousiasme, ou bien cela a été un effort de vous voir imposer cette liberté ?
Non non non, ça a même été jubilatoire ! Et c’était la première fois que je pondais un album en 7 mois ! Bon, c’est vrai, j’ai pas fait le scénario, j’ai pas fait les couleurs, mais tout ce qu’on voit dans les cases, c’est quand même moi puisque de toutes façons le découpage était blanc. À une ou deux cases près où Lewis voulait vraiment quelque chose de très précis, tout était blanc ! Si, j’étais tributaire de la taverne de Zootamauksime, et de celle de la ville assiégée, mais c’est tout ! Le Roi poussière, qu’on voit une page, et Shiwomihz qu’on voit une case ! C’est tout.
Avez-vous cherché longtemps le style graphique adapté ? : en fin d’album, vous remerciez Piranèse (NDM : Graveur et architecte italien du XVIIIe siècle)
, ses dessins font partie des « contraintes » graphiques que vous vous êtes imposées ?
Oui, j’ai pris le parti de m’amuser avec des décors de Piranèse : étant donné que j’étais dans une époque apocalyptique, où tout s’est cassé la gueule, je suis parti dans un univers de ruines, très pré-romantique. Blutch aussi s’est inspiré de Piranèse dans son Donjon.
J’ai aussi glissé un hommage aux
Idées Noires de Franquin, avec les dernières pages de l’album. Il faut dire aussi qu’il y a un parc à côté de chez moi rempli de corbeaux !
Et cette espèce de graphisme vient des recherches de personnages, qui fonctionnaient bien, du coup j’ai continué à dessiner comme ça, sans chercher à encrer : tout l’album est fait au crayon, avec quelques retouches d’encre, comme ça. C’est tout.
Tiens voilà Joann.
Arrivent Joann Sfar & Lewis Trondheim, qui s’installent entre Bézian et les Kerascoët.
Est-ce que les auteurs ont été satisfaits du résultat ? Vous ont-ils demandé de reprendre certaines choses ?
Tu es sur que c’est à moi de poser la question ? Ils ont laissé publier l’album en tout cas.
La seule chose que j’ai reprise, c’était parce que j’avais mal lu le texte, j’étais parti dans une mauvaise direction et il a fallu que je recommence 2 planches. C’est la seule fois.
Et au final, vous êtes content de ce que vous avez fait sur cet album ?
Je suis satisfait de m’être bien poilé dessus !
En principe les auteurs ont établi que le dessinateur d’un Donjon Monsters ne pourrait en faire un deuxième, mais supposons que l’occasion se représente, vous signeriez ?
Ouais, pourquoi pas, mais si c’est quelque chose d’encore différent
Intervient Joann Sfar
JS Frédéric, est-ce que tu connais la question qui va te faire louper ton prochain dessin ? La question c’est : par quoi tu commences quand tu dessines un visage ? (
rires) Essaie d’avoir ça en tête et tu vas voir …
FB Et toi tu le sais ?
JS Bien ce que je sais c’est que si je me dis je vais commencer par l’œil et tout, le dessin est merdé.
Votre dessin en noir & blanc est magnifique, et les couleurs très sobres parviennent parfaitement à le mettre en valeur ; je crois cependant savoir que leur réalisation par Walter (le coloriste), n’a pas été une mince affaire :
Walter a fait un travail ex-cel-lent. C’est sur que j’ai été chiant, mais il n’est pas évident de mettre des couleurs sur mon dessin, surtout au crayon, et Walter a pété les plombs ;
Du coup il a mis l’album en suspens pour avancer sur ses autres projets, et moi je lui ai ensuite donné des indications très précises pour chaque page. C’est pour ça aussi que la sortie de l’album a été retardée.
Frédéric Bézian hèle Lewis Trondheim :
FB Hé Lewis, y a des tonnes de gens qui m’ont demandé mon album en NB. J’dis ça, j’dis rien !
LT Ouais, et après on va dire « Trondheim et Sfar ils veulent faire du pognon en mettant tous les trucs en noir et blanc après … »
FB Mais non ! C’est eux qui le réclament !
LT Mais on va pas sortir tous les albums en noir et blanc
FB Mais non, pas tous ! Juste les meilleurs !
LT Ou alors on sort tous les Potron-minet, les 4 Christophe Blain, en noir et blanc, chacun en grand format, et le Bézian en Noir et blanc, comme le Blutch !
JS Moi j’veux bien.
LT Allez. Vous voulez du noir & blanc, on y va ! Mais c’est pas pour du pognon !
JS J’achète ! … J’peux dire ça, je les aurai gratos
LT Moi c’est pour ça que je fais Donjon, c’est pour avoir les albums de Donjon gratos.
Pour conclure, peut-on savoir sur quoi vous travaillez actuellement ?
Je suis sur un projet avec mon frère chez Delcourt, hors-collection : mon frère a imaginé une maison qui serait le siège d’un huis-clos, et moi je fais tout le reste : scénario, dessin, mise en page, conception.
Gaïs & Thâaphaëd pour Les Murmures du Donjon, propos recueillis à Angoulême, le 28 janvier 2006
Remerciements aux auteurs et à Delcourt
Point de vue de Walter, le 12 janvier 2006, sur le forum Bulledair
Sans me justifier, cet album est de moi à 30%, et encore. Bézian a été ultra directif mais en même temps il ne savait pas ce qu'il voulait, du coup j'ai refait au moins 3/4 fois les pages, pas toutes, mais en tout cas les 20 premières (d'ou le retard) : rien ne passait vraiment, après j'ai eu un descriptif page par page de ce que je devais faire dessus.
C'est certainement un des boulots où j'ai eu le moins liberté, je pense qu'il aurait du faire lui même la mise en couleur, malgré tout j'aime bien quelques pages mais c'est vrai que la version N&B est mieux. C'est d'autant plus frustrant que c'est hyper bien dessiné .